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Fin de l’enquête diocésaine pour la béatification d’Alcide De Gasperi

Photo : © Panairjdde CC 3.0; Tombeau d’Alcide de Gasperi, San Lorenzo fuori le Mura (Rome)

Anita Bourdin

L’enquête diocésaine sur la vie, les vertus, la renommée de sainteté et d’éventuels « signes » de l’homme d’État italien et européen Alcide De Gasperi (1881-1954), laïc et père de famille, se conclura vendredi, 28 février 2025 au Latran, sous la présidence du cardinal vicaire du pape pour Rome, Baldassare Reina. La compétence du diocèse de Trente a en effet été transférée à Rome, étant donné la dimension nationale et internationale de la personnalité de De Gasperi et de sa longue activité romaine. Le postulateur de la cause est un laïc italien, Paolo Vilotta.

Les documents seront mis sous scellés et devront être portés par Paolo Vilotta au Dicastère pour les causes des saints. Une fois tous les documents examinés et vérifiés, le dicastère dira si la cause doit avancer. Il faudra la reconnaissance d’un miracle dû à son intercession pour sa béatification et un autre pour son éventuelle canonisation.

Pour certains, le nom d’Alcide Amedeo Francesco Degasperi (Alcide De Gasperi) n’est que le nom d’une place ou d’une rue, dans différents pays comme en France, à Rambouillet, à Evry-Coucouronne, à Emerainville ou à Melun, où il n’a jamais vécu. On peut alors se demander pourquoi. Or celui qui fut président du conseil italien des ministres entre 1945 et 1953 et qui a ainsi présidé 8 (oui, huit!) gouvernements, en particulier au moment de l’adoption de la Constitution italienne, a été décisif aussi pour la construction de l’Europe. Il a été président de l’Assemblée commune européenne en 1954.

Né Autrichien, député autrichien, mais défenseur de sa région, italienne, le Trentin, il devint italien avec cette province, en 1919 et député italien. Il sera déchu de son mandat par les fascistes et mis en prison. Lorsqu’il sera relâché, il se réfugiera au Vatican. Il sera ministre dès la libération de Rome puis président du Conseil. En 1950, il répondra favorablement à l’appel de Robert Schuman, adhérant à l’idée européenne : un tournant.

Deux chrétiens « européens » en politique

En effet, sa naissance, dans la région italienne de la ville de Trente qui faisait alors partie de l’Autriche-Hongrie, l’avait préparé, semble-t-il, à un destin européen, l’instar d’un Robert Schuman (1886-1963), né à Luxembourg, d’un père devenu allemand avec l’annexion de la Lorraine et d’une mère Luxembourgoise.

De Gasperi fera ses études en Autriche, à Vienne, et Schuman, dont la cause de béatification est déjà au Vatican (le pape François l’a déclaré « vénérable » en 2021), étudiera, lui, en Allemagne, à Bonn, Berlin, Munich, et à Strasbourg. Celui-ci deviendra avocat, sous-secrétaire d’État, député, ministre des Finances, des Affaires étrangères, président du Conseil des ministres français, ministre de la Justice et président, lui aussi, de l’Assemblée européenne, mais plus tard, entre1958 et 1960.

Alors pourquoi examiner la vie de De Gasperi en vue d’une béatification? Tout d’abord, vox populi, vox Dei: sa tombe n’arrête pas d’attirer des foules, européennes, dans le narthex de la basilique San Lorenzo-hors-les-Murs, à Rome, près du cimetière du « Verano ».

On se souvient de lui, dans la mémoire collective italienne, non seulement comme d’un grand homme d’État, mais d’un grand chrétien: il est de ces hommes et de ces femmes qui ont dit « jamais plus » après les tragédies de deux guerres mondiales que leurs générations ont vécues d’autant plus douloureusement en tant que nés dans un pays qui parlait la langue d’un autre. La richesse de leurs personnalités au contact de plusieurs cultures fera d’eux des artisans de paix et de la construction de l’Europe.

Demande des évêques de Pologne

De Pologne aussi des voix se sont élevées pour la béatification des deux hommes politiques. En effet, une lettre demandant les béatifications des « serviteurs de Dieu » Robert Schuman et Alcide De Gasperi, « Pères de la Communauté européenne », a été remise à la nonciature apostolique de Varsovie pour le pape François, le 15 mars 2017.

À l’issue de leur 375e assemblée plénière, à Varsovie (13-14 mars 2017), les évêques polonais ont en effet encouragé les catholiques à prier « pour l’Europe » et ils ont exprimé leur soutien à la béatification de l’homme d’État italien Alcide De Gasperi (1881-1954) et du ministre français Robert Schuman (1886-1963).

La rencontre s’est déroulée en présence notamment du postulateur – français – de la cause de béatification de Robert Schuman, président du Comité pontifical des sciences historiques et chanoine de Prémontré, le p. Bernard Ardura.

Cette initiative s’inscrivait dans le cadre de l’anniversaire des traités de Rome: le 25 mars 1957, l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas signaient à Rome deux traités, le premier créant la Communauté économique européenne (CEE), le second la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom).

« Nous espérons que les serviteurs de Dieu, Alcide De Gasperi et Robert Schuman, expérimenteront bientôt la grâce de la béatification », dit entre autres la lettre. Le nonce apostolique en Pologne, Mgr Salvatore Pennacchio, a remercié, pour son initiative de prière pour l’Europe, la délégation du mouvement « Europa Christi », porteuse de la lettre.

A Rome, les papes Jean-Paul II, Benoît XVI et François ont tous les trois salué la mémoire d’Alcide de Gasperi.

« L’intégration » de la spiritualité et de la politique chez De Gasperi

Benoît XVI, qui a reçu des membres de la Fondation De Gasperi, le 20 juin 2009, au Vatican, admirait chez lui « l’intégration » de la spiritualité et de la politique: « Spiritualité et politique s’intégraient si bien en lui que si l’on veut comprendre à fond cet homme de gouvernement estimé, il ne faut pas se limiter à enregistrer les résultats politiques qu’il a obtenus, mais il faut aussi tenir compte de sa fine sensibilité religieuse et de sa foi solide qui a constamment animé sa pensée et son action ».

Le pape bavarois a souligné la prudence et le courage de De Gasperi quand il « guidait la reconstruction de l’Italie sortie du fascisme et de la Seconde Guerre mondiale » et qu’il traçait « avec courage le chemin de l’avenir », « défendant la liberté et la démocratie » du pays, et « relançant son image dans le milieu international », tout en promouvant la « reprise économique en s’ouvrant à la collaboration de toutes les personnes de bonne volonté ».

Benoît XVI a rappelé les paroles de Jean-Paul II, en 1981, à l’occasion de la célébration du centenaire de la naissance d’Alcide de Gasperi : « En lui, la foi fut un centre inspirateur, une force de cohésion, un critère de valeurs, la raison de ses choix ».

Le pape Benoît XVI discernait en outre les « racines » de ce « solide témoignage évangélique » dans la « formation humaine et spirituelle reçues dans sa région, le Trentin, dans une famille où l’amour du Christ constituait le pain quotidien, et la référence de tout choix ».

La spiritualité de De Gasperi

Pour ce qui est de la spiritualité de De Gasperi, Benoît XVI rappelait que le futur homme d’État avait seulement un peu plus de vingt ans lorsque, en 1902, il prit part au premier Congrès catholique du Trentin, « traçant les lignes d’action apostolique qui constituèrent le programme de toute son existence », en ces termes : « Il ne suffit pas de conserver le christianisme en soi, il convient de combattre avec tout les bras de l’armée catholique pour conquérir à la foi les champs perdus » (cf. A. De Gasperi, « I cattolici trentini sotto l’Austria », Ed. di storia e letteratura, Roma 1964, p. 24).

Benoît XVI soulignait aussi que de Gasperi, « fasciné par l’amour du Christ », est resté « fidèle » à cette ligne d’action « jusqu’à sa mort » et ceci « au prix de sacrifices personnels ». Il écrivait en effet ceci à sa future femme, Francesca, a rappelé le pape : « Je ne suis pas bigot, et peut-être pas non plus religieux comme je devrais l’être, mais la personnalité du Christ vivant m’entraîne, me subjugue, me soulève comme un adolescent. Viens, je te veux avec moi et que tu me suives dans la même attraction, comme vers un abîme de lumière » (A. De Gasperi, « Cara Francesca », Lettres, éditées par MR. de Gasperi, Ed. Morcelliana, Brescia 1999, pp. 40-41).

En fin connaisseur de la vie spirituelle de l’homme d’État italien, Benoît XVI ajoutait qu’en dépit de ses journées chargées « d’engagements institutionnels », Alcide de Gasperi réservait « un large espace à la prière et à la relation avec Dieu », commençant chaque journée, lorsque cela lui était possible, « par la participation à la messe ». Plus encore, ajoutait le pape, « les moments les plus chaotiques et mouvementés marquèrent le sommet de sa spiritualité ». Le pape soulignait notamment l’attachement de De Gasperi à la Parole de Dieu par cet exemple : « Lorsqu’il a connu l’expérience de la prison, le premier livre qu’il a voulu avec lui fut la Bible ; il a ensuite conservé l’habitude d’annoter les références bibliques sur des feuillets pour nourrir constamment son esprit ».

« Sa mort qui avait la lumière d’une naissance »

Cette réplique de De Gasperi a été citée par Benoît XVI : vers la fin de l’activité de gouvernement, après un dur affrontement parlementaire, il répondait à un collègue qui lui demandait le secret de son action politique : « Que veux-tu? c’est le Seigneur ! »

Benoît XVI soulignait en outre la « droiture morale », de ce « personnage honoré par l’Église et par l’Italie », « fondée sur une fidélité indiscutable aux valeurs humaines et chrétiennes » et sa « conscience morale sereine » qui l’a « guidé dans ses choix politiques ». Et de citer encore ce passage des écrits d’Alcide de Gasperi sur l’enseignement de l’Église: « Dans le système démocratique (…), on confère un mandat politique administratif avec une responsabilité spécifique (…), mais, parallèlement, il y a une responsabilité morale devant sa propre conscience, et pour prendre une décision, la conscience doit être éclairée par la doctrine et par l’enseignement de l’Église » (cf. A. de Gasperi, « Discorsi politici 1923-1954 », Ed. Cinque Lune, Rome 1990, p. 243).

Même devant l’incompréhension de certains milieux ecclésiastiques, il ne perdit pas confiance dans l’Église, faisait observer le pape Ratzinger, en citant cet autre passage d’un discours à Naples, de juin 1954, dans lequel De Gasperi souligne son adhésion « pleine et sincère (…) aux directives morales et sociales contenues dans les documents pontificaux qui ont nourri et formé notre vocation à la vie publique de façon quasi quotidienne »: « Pour agir dans le domaine social et politique, la foi ou la vertu ne suffisent pas : il faut créer et nourrir un instrument adapté aux temps (…) qui ait un programme, une méthode propre, une responsabilité autonome, une facture, et une gestion démocratique ».

Pour Benoît XVI sa « docilité » à l’Église, était à la fois « autonome » et « responsable dans ses choix politiques », « sans se servir de l’Église à des fins politiques et sans jamais s’abaisser à des compromis avec sa conscience droite ».

Et lorsqu’il s’est éteint, le 19 août 1954, « après avoir murmuré le nom de Jésus », il a ajouté, le pape le soulignait : « J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, ma conscience est en paix ».

« Tu vois, le Seigneur te fait travailler, il te donne l’énergie, et puis quand tu crois que tu es nécessaire, il t’enlève tout, il te dit, ça suffit, tu voudrais te présenter avec ton travail terminé, mais il faut laisser aux autres de l’achever », a confié en substance Alcide de Gasperi à sa famille au terme de sa vie.

« Nous avons regardé sa mort qui avait la lumière d’une naissance », a déclaré sa fille Maria Romana de Gasperi, le 24 mars 2007, lors d’une célébration des vêpres à San Lorenzo en l’honneur de son père, à l’occasion d’un congrès organisé par la COMECE pour l’anniversaire des Traités de Rome.

Le « bien commun » des patries et de l’Europe, et le pape François

En recevant le « Prix Charlemagne », le 6 mai 2016, au Vatican, le pape François – premier non-européen à recevoir ce prix – a en quelque sorte revendiqué ses racines européennes, citant les auteurs qu’il aime, aussi bien Elie Wiesel que le grand jésuite allemand d’origine polonaise Erich Przywara (1889-1972), Robert Schuman et Alcide de Gasperi, saint Jean-Paul II – également Prix Charlemagne – et Benoît XVI.

Pour le pape François, qui citait à ce propos De Gasperi, « les projets des Pères fondateurs [de l’Europe, ndlr], hérauts de la paix et prophètes de l’avenir, ne sont pas dépassés : ils inspirent, aujourd’hui plus que jamais, à construire des ponts et à abattre des murs. Ils semblent exprimer une invitation angoissée à ne pas se contenter de retouches cosmétiques ou de compromis bancals pour corriger quelques traités, mais à poser courageusement de nouvelles bases, fortement enracinées ; comme l’affirmait Alcide De Gasperi, « tous également animés par le souci du bien commun de nos patries européennes, de notre Patrie l’Europe », recommencer, sans peur un « travail constructif qui exige tous nos efforts d’une coopération patiente et longue ».

Et après l’invasion de l’Ukraine et le déchaînement de la guerre, pape François a lui-même cité De Gasperi dans un message du 15 mars 2022, à Mgr Gintaras Grusas, archevêque de Vilnius (Lituanie) et président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE), à l’occasion de l’ouverture des Journées sociales catholiques européennes, en Slovaquie, à Bratislava (17-20 mars 2022). Le pape y rappelait à nouveau la notion de « bien commun » européen affirmé par De Gasperi: le « bien commun de nos patries européennes, de notre patrie européenne » (Discours à la Conférence parlementaire européenne, 21 avril 1954).

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