Photo : © 2024 Amis du Saint-Siège à l’UNESCO
Ancien observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’UNESCO (2002-2021), journaliste, professeur de philosophie et d’anthropologie culturelle, Mgr Francesco Follo réfléchit sur les textes bibliques du dimanche 30 mars 2025 dans son blog Riflessioni domenicali.
Mgr Follo souligne que « la révélation de Dieu comme père est une des grandes nouveautés de l’heureuse nouvelle du Christ ». « Dieu est un père qui nous aime comme un père aime ses enfants, et non comme un Roi qui aime son peuple, explique-t-il. Il donne à tous ses enfants le pain quotidien et accueille dans la joie même ceux qui ont péché quand ils retournent pour appuyer leur tête sur sa poitrine de Père Miséricordieux, Souverain de tendre pitié. »
Voici les réflexions de Mgr Follo :
Enfants de la joie parce que fils et filles du Père qui pardonne
IVe dimanche de Carême- Année C – 30 mars 2025
Rite romain, Jos: 5,91:10-12 ; Ps 33; 2 Cor 5,17-21, Lc 15,1-3.11-32
La brebis sauvée, la drachme trouvée, le fils pardonné, toujours
La liturgie romaine d’aujourd’hui offre à notre méditation la parabole du Fils prodigue et du Père Miséricordieux. Cette parabole (Évangile selon Luc, chapitre 15) est précédée de deux autres paraboles : celle de la brebis égarée et ramenée sur les épaules du Bon Pasteur et celle de la drachme perdue et retrouvée (une drachme était équivalente à un denier, c’est-à-dire la somme d’argent qui était alors le salaire d’une journée de travail, comme nous le dit la parabole des ouvriers de la 11e heure.)
Le but de ces trois récits est de prendre conscience que le salut nous vient de la fraternité du Christ qui nous porte sur ses épaules, de la maternité de l’Église qui nous cherche, et de la paternité de Dieu qui nous accueille toujours.
En effet, si nous assumons le corps du Christ, nous sommes ramenés à la bergerie de la communion sur les épaules du pasteur, bon et fraternel.
Si nous acceptons la sollicitude maternelle de l’Église qui nous cherche comme cette femme qui cherchait sa monnaie perdue, nous devenons une partie du trésor de la maison.
Si nous avons confiance dans la réconciliation de Dieu qui nous reçoit comme un père tendre, la maison de Dieu devient notre demeure de fils (cfr St Ambroise de Milan, commentaire de saint Luc, XV).
L’important est de se laisser trouver, comme la brebis égarée dont le gémissement fut entendu par le pasteur qui la cherchait et l’a enlevée des ronces. Il convient de ne pas bouger, solides dans la patience, pour que la mère nous retrouve. Il convient d’avoir la foi dans le pardon pour retourner vers le Père dont les pleurs se transforment en joie. En effet, qu’est-ce qu’une brebis par rapport à un fils revenu à la vie, par rapport à un homme sauvé ? Que vaut une drachme par rapport à un pécheur qui retrouve la sainteté ?
La révélation de Dieu comme père est une des grandes nouveautés de l’heureuse nouvelle du Christ. Dieu est un père qui nous aime comme un père aime ses enfants, et non comme un Roi qui aime son peuple. Il donne à tous ses enfants le pain quotidien et accueille dans la joie même ceux qui ont péché quand ils retournent pour appuyer leur tête sur sa poitrine de Père Miséricordieux, Souverain de tendre pitié.
Miséricorde : explication étymologique, et commentaire
Le mot « Miséricorde » est utilisé pour traduire le terme grec « eleos » que nous utilisons encore aujourd’hui dans la liturgie pour demander à Dieu d’avoir pitié de nous.
Il est également utilisé pour traduire deux termes hébreux « hesed » et « rahamin « .
« Hesed » signifie « responsabilité personnelle de l’amour », responsabilité qui dérive d’un engagement pris, d’une fidélité à soi-même et envers l’autre avec lequel nous nous sommes engagés librement. Dans notre cas, c’est la responsabilité que le Dieu de l’Alliance a de son amour envers nous. Cette responsabilité requiert la réponse humaine, mais dépasse l’infidélité possible de l’homme. »Hesed » est donc « Don, Fidélité et Pardon ».
« Rahamin » fait allusion directement aux entrailles maternelles qui « s’attendrissent de leur fruit », pour le fils, qui empêche la mère d’oublier.
Le texte d’Isaïe 49,15 : » Est-ce qu’une femme peut oublier son petit enfant, ne pas chérir le fils de ses entrailles? Même si elle pouvait l’oublier, moi, je ne t’oublierai jamais ». C’est le verset biblique le plus connu où un comportement maternel est attribué à Dieu.
« Rahamin » indique le tendre lieu d’un être humain. Il signifie donc « sentir ou se savoir une seule chose avec les autres ». Il décrit avant tout, le sens d’une union intime du père et de la mère avec le fils, des frères, des époux entre eux. Selon la définition de Bultman dans le Kittel – grand lexique du Nouveau Testament-, la meilleure traduction serait tout simplement le mot « Amour « .
En conclusion, le terme « eleos » que saint Luc utilise dans son Évangile est traduit avec miséricorde : cette miséricorde renvoie à la grâce de l’Alliance et à la tendresse de la paternité (maternelle) de Dieu (voir Jean-Paul II, Encyclique Dives in Misericordia, n° 5 et note n°64).
Le mot « miséricorde » (du latin misereor: j’ai pitié, et cor, cordis : cœur- qui signifie donc avoir le cœur qui compatit à la misère des autres), met en relief la tendresse et la fidélité éternelles de Dieu vers son peuple, vers ses enfants. Dieu est fidèle. Saint Paul observe que même si nous sommes infidèles, Dieu reste fidèle parce qu’Il ne peut se rejeter lui-même. (cf 2 Tm 2-13).
L’expérience de la paternité dans la famille se réalise comme compagnie sûre avec les enfants, comme fidélité discrète toujours prête à intervenir, vigilante envers eux. Compagnie fidèle donc, jusqu’au pardon, à l’infini, ce que nous apprenons continuellement de la paternité démesurée de Dieu envers nous. Paul Claudel écrit dans » l’Annonce faite à Marie » que le vieux Père Anna Vercors dit à sa fille Violaine : « L’Amour du Père ne demande pas de compensation et le fils n’a pas besoin de le conquérir ou de le mériter ». Quelle joie d’avoir un Père dont nous sommes certains de son pardon et de sa tendresse ! Prions donc pour prendre conscience d’être des fils d’un père qui ne sait faire autre chose que de nous aimer et de nous pardonner.
La joie du fils pardonné et de l’aveugle guéri
Le fils prodigue n’est pas revenu chez son père parce qu’il était fatigué de garder des porcs et de manger des glands. Il avait faim du pain de la joie que seul le père pouvait lui donner.
Il retourna « à la vérité de lui-même » (cfr encyclique Dives in misericordia, n°6), parce qu’il avait compris sa dignité humaine de fils. Quand il arriva chez lui, son père l’embrassa et posant ses mains sur ses épaules, le bénit, en l’accueillant dans sa paix.
L’âme de ce fils errant n’avait pu se reposer en aucune chose. Son corps n’avait pu goûter le vrai repos à l’ombre d’aucun arbre. Son cœur toujours en recherche et toujours déçu n’avait trouvé la paix en aucun bien et la joie en aucun plaisir, le bonheur en aucune conquête.
En recevant la bénédiction du pardon du père, ce jeune homme qui avait tout dilapidé, rentre à la maison. Pour lui, le père organise un repas offrant le meilleur veau et le pain de la joie. La joie vient de l’expérience de l’être aimé et de l’acceptation de cet amour divin que personne ne mérite. Mais si notre péché n’est pas une objection à Dieu pour nous pardonner, il ne doit pas l’être pour demander humblement sa miséricorde.
Ce pardon donne lumière, aide à croire et à grandir dans la foi comme cela se passe chez l’aveugle guéri par le Christ ; ce que nous raconte aujourd’hui l’Évangile de la liturgie ambrosienne.
Identifions-nous à cet aveugle et cherchons à imaginer quelle fut la vision de cet aveugle lorsque, pour la première fois, il vit le visage humain, la lumière du soleil et un monde nouveau, jamais imaginé. Il était toutefois entouré de tout cela depuis sa naissance, mais il avait vécu dans l’obscurité.
Si nous voulons mieux comprendre la joie de l’aveugle qui devient voyant, pensons à l’expérience des enfants dans les premières années de leur vie. Ils regardent le monde et découvrent de nouvelles beautés avec un étonnement indescriptible. Essayons de ne pas étouffer en nous cet étonnement et, alors, nous serons capables de vie. À cet égard, Saint Jean Damascène disait : « Les concepts créent les idoles, l’étonnement engendre la vie ». Une vie à vivre avec Dieu qui nous offre une alliance d’Amour, un lien d’Amour qui nous rend heureux. C’est un Amour qui a toutes les caractéristiques de chaque Amour, de l’Amour filial de l’homme, d’amour paternel de Dieu.
C’est un Amour d’amitié parce que Jésus est notre frère. Jésus est devenu notre frère. Il est Amour d’époux envers Dieu, époux envers l’âme qui est l’épouse. Une vie à vivre dans la lumière de Dieu, source de joie qui s’expérimente en quelqu’un et non dans quelque chose. En quelqu’un dont nous faisons l’expérience d’être infiniment aimés et auquel nous répondons par notre amour.
Les Vierges consacrées sont un exemple éminent de cette réponse d’amour qu’elles réalisent d’une manière complète par l’offrande de leur vie. Elles sont un exemple de consécration heureuse à la vérité et à l’amour. Les Vierges consacrées ont choisi d’aimer celui qui est l’Époux de l’Église et le Fils de la Vierge Marie (Rituel de consécration n° 24). Elles sont consacrées à la Vie comme joie radicale d’exister. Elles répondent à la tâche d’être une prophétie vivante de ce royaume de charité auquel nous tous sommes appelés.








